LEIBNIZ et la raison paresseuse
Extrait du document
«
Les hommes presque de tout temps ont été troublés par un sophisme que les
anciens appelaient la raison paresseuse, parce qu’il allait à ne rien faire ou du
moins à n’avoir soin de rien, et à ne suivre que les plaisirs présents.
Car, disaiton, si l’avenir est nécessaire, ce qui doit arriver arrivera quoi que je puisse faire.
Or l’avenir, disait-on, est nécessaire, soit parce que la divinité prévoit tout, et le
préétablit même, en gouvernant toutes les choses de l’univers ; soit parce que
cela arrive nécessairement par l’enchaînement des causes ; soit enfin par la
nature même de la vérité qui est déterminée dans les énonciations qu’on peut
former sur les événements futurs, comme elle l’est dans toutes les autres
énonciations, puisque l’énonciation doit toujours vraie ou fausse en elle-même,
quoique nous ne connaissions pas toujours ce qui en est.
Et toutes ces raisons
de détermination qui paraissent différentes, concourent enfin comme des lignes
à un même centre : car il y a une vérité de l’événement futur, qui est
prédéterminé par les causes, et Dieu l’a préétabli en établissant ces causes.
Introduction
L'action humaine est-elle possible si les événements arrivent avec une
implacable nécessité? Cette question générale prend une formulation particulière
avec le sophisme que Leibniz dénonce dans ce texte : si mon destin est écrit
depuis toute éternité, dois-je me mettre en peine de ce que je dois faire dans l'existence? Leibniz, dans cet extrait,
n'avance pas d'arguments qui montrent en quoi cette déduction est un sophisme.
Ainsi, après avoir expliqué le texte, il
nous appartiendra de les chercher en nous demandant comment il faut penser le temps pour rendre possibles l'action
et la liberté.
[A.
Explication]
Ce texte expose le sophisme dit de la « raison paresseuse ».
Il est énoncé aux lignes 5 et 6 : « si l'avenir est
nécessaire, ce qui doit arriver arrivera quoi que je puisse faire ».
Donnons d'emblée un exemple : supposons un homme
qui se rende en un lieu infesté par une maladie contagieuse (par exemple, la peste), il dira : s'il est écrit que je dois
mourir de la peste, je mourrai, même si je prends des précautions et si j'évite les lieux contaminés.
Mais s'il est écrit
que je ne dois pas mourir de cette maladie, je ne l'aurai pas, même en fréquentant les pestiférés.
Nous nous proposons
d'abord d'expliciter ce raisonnement, en commençant par la prémisse : « l'avenir est nécessaire ».
[1.
« Si l'avenir est nécessaire...
»]
Le nécessaire s'oppose au contingent.
Est contingent ce qui peut arriver ou ne pas arriver.
Le nécessaire est ce qui ne
peut pas ne pas être.
La question est donc : l'avenir pourrait-il être autrement qu'il sera? Certes, il n'y aura qu'un
avenir : j'aurai la peste ou je ne l'aurai pas.
Mais cet avenir est-il déterminé de telle sorte qu'il soit non seulement le
seul réel, mais aussi le seul possible? Leibniz présente trois arguments qui convergent vers l'affirmation que le futur est
nécessaire.
[1.
Premier argument ]
Le premier argument est théologique : c'est parce que Dieu « prévoit » et «préétablit» le futur que celui-ci est
nécessaire.
— Dieu prévoit toute chose : c'est la « pré science » de Dieu, Dieu connaît tout d'avance.
Le sens du « d'avance »,
est difficile à préciser, car Dieu ne prévoit pas l'avenir comme le ferait un homme situé dans le temps.
Pour Dieu, qui
est hors du temps, le passé, le présent et l'avenir sont également actuels.
— Dieu préétablit tout.
Il est le Dieu qui « gouverne ».
Dieu ne se contente pas de connaître d'avance l'avenir, mais il
l'établit d'avance, il en est l'auteur.
— En quoi cela conduit-il à affirmer le caractère nécessaire de l'avenir? En particulier, pourquoi Leibniz éprouve-t-il le
besoin de préciser : « et le préétablit même » ? Cela semble indiquer que la prescience de Dieu n'est pas en soi
suffisante pour conclure.
Imaginons en effet une conscience située à la fin des temps, elle verra l'avenir comme nous voyons le passé.
Elle
pourra bien dire : voilà quel a été l'avenir réel, mais non que cet avenir était le seul possible.
Elle ne fait au fond
qu'énoncer cette banalité : il y a un avenir et du fait qu'un possible devient réel, il exclut par là même les autres
possibles.
Rien de tout cela ne permet de conclure au caractère nécessaire de l'avenir.
C'est pourquoi il faut placer ce
regard qui embrasse la totalité du temps, non à la fin, mais au début.
C'est ce que l'on fait en disant que Dieu « prévoit ».
Mais ici, la notion d«( avant » ne peut raisonnablement avoir un sens temporel, sans quoi ce serait faire de Dieu
un de nos semblables.
«Avant » signifie que Dieu ne connaît pas l'avenir comme celui qui aurait besoin d'attendre que
l'événement se produise.
L'avenir n'est pas un fait que Dieu viendrait découvrir après coup — et le mot « après » a ici
un sens logique et non temporel.
Dieu connaît l'avenir non parce qu'il connaît les décisions libres d'un autre, mais parce
qu'il fait lui-même l'avenir.
Ainsi le suffixe « pré » de prévoir ne prend sens que par l'idée de « préétablir ».
Dieu est
avant non pas parce qu'il est avant dans le temps, mais parce qu'il est avant logiquement, par le fait qu'il est cause du.
»
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