Désire-t-on cela seulement que désirent les autres ?
Extrait du document
«
Le désir se définit comme un mouvement qui nous porte vers un objet que l'on se représente comme une source de satisfaction.
Il
partage une caractéristique commune avec le besoin, qui est d'être manque de ce que l'on n'a pas.
Mais tandis que le besoin est limité
par sa propre satisfaction, le désir semble lui inextinguible (on peut désirer de l'argent, en avoir, et en désirer plus encore,
indéfiniment, tandis que l'homme qui a besoin de boire cesse d'en avoir besoin lorsqu'il a étanché sa soif).
Dès lors comment rendre
compte de ce caractère inépuisable du désir ? On peut penser que si le désir visait réellement un objet déterminé, il se rapprocherait
du besoin, et serait comme lui limité (par la possession de l'objet, qui y mettrait un terme).
Dès lors ne faut-il pas considérer que le
désir est aiguillonné par un troisième terme, le désir des autres, qui viendrait sans cesse relancer pour le sujet la poursuite de l'objet ?
Mais comment concevoir ce rapport à trois termes ? On peut tout d'abord l'envisager comme concurrence des désirs vis-à-vis d'un
même objet, et il conviendra alors d'expliquer la genèse et le sens d'une telle concurrence.
Mais une telle représentation du désir
suppose toujours que l'objet du désir, même s'il est déterminé par le désir de l'autre, précède le désir du sujet, réduit de ce fait à une
forme de passivité.
Or n'est-ce pas manquer la positivité du désir comme expression de la puissance de l'homme ? De plus si le désir
ne se déploie que dans un rapport à trois termes impliquant le désir de l'autre, faut-il considérer que c'est l'objet désiré par l'autre ou le
désir même de l'autre, que le désir désire ?
I.Contrairement au besoin, le désir obéit à une logique concurrentielle
Le besoin se déploie dans un rapport à deux termes.
Ainsi, si un individu a besoin de boire, c'est simplement parce qu'il s'est
déshydraté.
Il n'y a donc que deux termes : le besoin de l'individu, et l'objet dont il a besoin.
Avec le désir, intervient un élément
nouveau qui est la représentation que l'on se fait de la valeur de l'objet désiré.
Si l'on désire un objet, c'est parce qu'on se le
représente comme ayant de la valeur.
Cette importance de la représentation est par exemple manifeste dans le domaine de la
sexualité.
En effet, contrairement aux animaux, les êtres humains ne sont pas attirés sexuellement par tout individu du sexe opposé.
Certaines normes esthétiques interviennent notamment dans le choix du partenaire sexuel.
Or ces normes, qui changent d'un pays ou
d'une époque à l'autre sont des représentations, qui sont fixés par l'ensemble des acteurs sociaux (la minceur est par exemple
valorisée en occident, mais ce n'est pas le cas en Inde).
Si l'on désire toujours ce qui a été posé comme désirable par les normes
sociales d'une société, donc par l'ensemble des acteurs sociaux, c'est qu'on désire ce que désirent les autres.
Et comme le montre
Rousseau dans le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, si l'homme à l'état de nature (avant de rentrer dans la société
civile) est un être isolé, qui parvient aisément à subvenir à ses besoins, le progrès de la science et des arts fait naître une foule des
désirs, qui vont rentrer en concurrence avec le désir des autres pour les mêmes objets.
Le désir est alors attisé par la concurrence
sociale.
On voit donc que l'on désire ce que désirent les autres, car l'on désire ce que les normes sociales posent comment valable, et
donc désirable.
II.
On désire ce que l'on pose comme désirable, indépendamment des autres
Si on acceptait que le désir soit commandé par l'objet désirable, et que ce caractère désirable soit conféré à l'objet par les
autres, cela reviendrait à faire du désir quelque chose de passif.
Or si l'on reprend l'exemple de l'amour, on se rend compte qu'il n'y a
pas en réalité de critère unique de désirabilité (une femme peut ne pas être positivement belle mais avoir beaucoup de charme par
exemple, être spirituelle, etc.).
C'est donc le désir du sujet qui précède l'objet du désir et le détermine, en privilégiant tel ou tel
paramètre.
C'est ce que Stendhal, a bien vu dans De l'amour, où il décrit le phénomène de la cristallisation amoureuse à partir du
morceau de bois laissé dans une saline, qui se charge de cristaux et devient méconnaissable.
De même le désir recouvre l'objet aimé
de toutes les perfections, de sorte que l'être aimé est plus support de projections qu'intrinsèquement aimable, plus créé par le désir
que créant le désir.
Mais comment est-il possible pour le désir humain de créer son objet activement ? Dans L'Ethique, Spinoza
considère que tout être est actif, car animé d'une force nommée conatus, qui le pousse à persévérer dans son être, et dont le désir
n'est qu'une expression.
Or cette force n'attend aucun objet pour se déployer, car elle précède tout objet.
C'est ce qui fait dire à
Spinoza, Ethique, III, 9, scolie, que « nous ne désirons aucune chose parce que nous la trouvons bonne, mais nous jugeons qu'une
chose est bonne parce que nous la désirons ».
Donc l'homme ne désire pas une chose parce que les autres la désirent, mais
simplement parce que lui la pose comme désirable.
III.On désire non ce que désirent les autres, mais leur désir même
Doit-on penser que pour être expression de l'activité humaine, le désir ne doive pas être médiatisé par l'autre ? Le problème est
que l'on présuppose alors que la conscience de l'individu précède son désir (puisqu'elle fixe le désirable), alors qu'il se pourrait au
contraire que la conscience individuelle ne précède pas le désir mais ne surgisse pleinement qu'avec le désir.
C'est ce que pense Hegel,
qui dans la Phénoménologie de l'esprit, montre que la conscience de soi n'est pas donnée immédiatement, mais surgit à travers des
stades successifs à la faveur des rencontres de la conscience avec le monde et avec les autres consciences.
Le processus décrit par
Hegel s'appelle la dialectique, et comprend trois temps 1) l'affirmation de la certitude de son existence 2) l'opposition à la conscience
qu'a l'autre de son existence 3) le dépassement (de l'opposition).
Le deuxième moment est décrit par Hegel dans un texte célèbre de la
Phénoménologie de l'esprit qui s'appelle La dialectique du maître et de l'esclave .
Chaque conscience voulant être reconnue comme
toute la conscience, comme la vérité, par l'autre conscience, s'ensuit une lutte pour la reconnaissance, que Hegel décrit comme un
combat à mort.
Le maître est celui chez qui le désir de reconnaissance parle plus fort que le besoin animal de survivre (il préfère la
mort que la non reconnaissance).
L'esclave est celui qui par peur de la mort, cède au maître, et le reconnaît comme la conscience.
On
comprend donc que la conscience de soi ne peut venir que du désir, qui n'est pas désir de ce que l'autre désire, mais désir du désir de
l'autre.
Ce que je désire, c'est toujours que l'autre me désire comme être désirant, c'est-à-dire qu'il désire mon désir, et par là qu'il me
reconnaisse comme désir.
Ce que l'on désire fondamentalement, ce n'est donc pas ce que les autres désirent, mais leur désir même.
Conclusion
On peut avoir le sentiment que l'on ne désire que ce que les autres désirent, car le désir implique des représentations qui sont
modelées par des normes sociales, donc indirectement par les autres.
Mais si l'on réduit le désir à une forme de passivité, on manque
son caractère essentiellement créateur (c'est lui qui fixe l'objet désirable).
Pour comprendre comment le désir peut être à la fois actif,
créateur, et médiatisé par les autres, il faut le concevoir comme désir du désir même des autres.
Ce n'est donc pas ce que les autres
désirent mais le désir même des autres que l'on désire toujours indirectement..
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